Bulles et patience : quand le temps sculpte les grands Champagnes

Entretien exclusif avec Virginie Thollin,
œnologue spécialiste du vieillissement sur lattes.
Il y a des métiers qui se vivent dans l'ombre et des passions qui se cultivent dans le silence des caves. Virginie Thollin est de ceux qui ont choisi le temps comme matière première. Œnologue spécialisée dans le vieillissement sur lattes, elle consacre sa carrière à cette phase discrète mais décisive où le Champagne se construit vraiment — loin des étiquettes et des discours marketing. Entre intuition et rigueur scientifique, entre patience et précision, elle nous livre sa vision d'un art souvent méconnu, celui de laisser le temps sculpter les bulles.
Dans l'univers des vins effervescents, certains acteurs œuvrent dans l'ombre des étiquettes, loin des projecteurs. Virginie Thollin est de ceux-là. Œnologue diplômée de Reims depuis 2014, elle a fait du vieillissement sur lattes son terrain d'expertise — cette phase mystérieuse où le temps sculpte la personnalité d'un Champagne, entre les murs frais d'une cave. Un savoir-faire souvent résumé à des mentions réglementaires — 12 mois minimum pour un Brut Sans Année, trois ans pour un millésime — alors que c'est précisément là que tout se joue. Rencontre avec une passionnée qui a consacré sa carrière à révéler ce que le temps fait aux bulles.
Une vocation née au fil des bulles
Originaire de Lyon, Virginie Thollin découvre le vin au début de sa vingtaine — une révélation tardive qui la conduit à reprendre ses études à Reims et à entamer son histoire d'amour avec les vins effervescents. Dès l'obtention de son DNO, elle oriente son parcours exclusivement vers ce type de vins : Crémants de Bourgogne, Clairette de Die en méthode ancestrale, puis retour en Champagne au sein de structures variées, dont Champagne Jacquinot et le département R&D de Moët & Chandon.
En 2017, elle franchit un cap et rejoint l'entreprise PE.DI, spécialisée dans les obturateurs de tirage. Ces capsules métalliques, proches visuellement de celles de la bière, jouent un rôle déterminant dans l'évolution aromatique et gustative des vins. Elle y travaille jusqu'en 2022 et poursuit aujourd'hui cette collaboration en tant que consultante en collaboration entre autres avec Gérard Liger-Belair. Son expertise concerne le moment où les bouteilles vieillissent en cave après l'assemblage. Ce travail peut être comparé à l'affinage d'un fromage : l'assemblage fournit les ingrédients, mais le temps et les conditions révèlent la personnalité du vin.
Virginie Thollin en compagnie de Gérard Liger-Belair au salon du VITeff 2025
Arômes, texture et bulle : les trois piliers du vieillissement
Dans les vins effervescents élaborés en méthode traditionnelle, les arômes tertiaires jouent un rôle majeur. Contrairement aux arômes primaires du cépage ou secondaires de la fermentation, ils résultent entre autres du contact prolongé avec les lies, libérant progressivement des composés aromatiques par autolyse. Ce processus demande plusieurs mois, voire des années. L'obturateur intervient également, en laissant pénétrer une quantité maîtrisée d'oxygène qui, loin d'être néfaste, contribue à structurer le vin.
Mais le vieillissement sur lattes ne sculpte pas que les arômes. Avant sa prise de mousse, un vin de Champagne apparaît souvent particulièrement vif et austère. Au fil du temps, la matière gagne en rondeur et en harmonie. Les échanges gazeux sont déterminants : l'oxygène pénètre lentement, et une partie du CO₂ s'échappe progressivement. Le niveau de CO₂ influence directement la bulle : une concentration élevée génère une effervescence plus grossière, tandis qu'une concentration modérée favorise une bulle fine et crémeuse. Ainsi, plus le vieillissement est long, plus la bulle devient élégante et soyeuse.
À chaque cuvée son vieillissement
Chaque cuvée est singulière, et le millésime apporte ses spécificités. La durée du vieillissement sur lattes ne peut être uniformisée. Tout dépend de ce que l'on souhaite en faire. Pour emprunter une métaphore culinaire, un gâteau au chocolat peut donner un fondant ou un moelleux selon la cuisson, bien que la recette reste similaire. Il en va de même pour le vieillissement sur lattes.
Pour un vin jeune, frais et fruité, les durées sont plus courtes. Pour des champagnes plus amples, structurés et ronds, un contact prolongé avec les lies est nécessaire. Néanmoins, une base donnée ne permet pas toutes les transformations : comme un gâteau au chocolat ne se transformera jamais en tarte aux pommes, le vieillissement travaille avec la matière première disponible, l'accompagne, l'affine et révèle son potentiel, sans jamais le trahir.
Intuition et technique : un dialogue nécessaire
Ce que l'on nomme « intuition œnologique » résulte avant tout de l'expérience accumulée. Elle permet de percevoir l'année, d'anticiper l'évolution des vins et d'orienter les choix. La précision technique vient alors compléter cette perception : intuition et technique se nourrissent mutuellement. L'intuition ouvre une direction, la technique confirme, nuance ou questionne.
Les avancées technologiques offrent un cadre pour vérifier si l'orientation pressentie concorde avec les données objectives. Mais le véritable juge de paix reste la dégustation, dont les mécanismes ne sont pas encore entièrement élucidés. Travailler uniquement sur l'intuition serait risqué, tout comme se limiter à la technique conduirait à des vins dépourvus d'âme. L'équilibre se situe à l'intersection de l'intuition et de la rationalité, exactement comme dans la vie.
Un secret méconnu du grand public
L'élaboration du Champagne reste une « boîte noire » pour le grand public. Beaucoup imaginent encore que les bulles sont ajoutées au vin comme pour une boisson gazeuse. Même chez les amateurs avertis, la compréhension de l'impact du vieillissement sur lattes demeure insuffisante. Or, ce vieillissement confère au vin une dimension supplémentaire et explique en grande partie son positionnement tarifaire. Conserver des bouteilles en cave pendant dix ou quinze ans constitue une véritable immobilisation de trésorerie.
Virginie Thollin note souvent que lorsqu'elle fait découvrir un champagne ayant bénéficié d'un certain vieillissement à des personnes peu familières, la réaction revient fréquemment : « en fait, j'aime bien le champagne ». Un vin vieilli gagne en rondeur et en complexité aromatique, s'éloignant des profils plus verts ou agressifs.
Quand l'émotion rejoint la technique
« Ce qui m'émeut profondément, c'est cette richesse aromatique qui devient presque émotionnelle », confie Virginie Thollin. Certains champagnes lui ont littéralement tiré des larmes — tous avaient en commun un vieillissement sur lattes long, rarement inférieur à dix ans, et parfaitement maîtrisé. Ces vins offrent une profusion d'arômes comme des notes délicatement torréfiées, d'amande, parfois de café, tout en conservant la fraîcheur typique du terroir champenois.
« C'est un véritable flux d'informations sensorielles, presque une explosion de saveurs. À l'instar du film Ratatouille, où les accords créent un feu d'artifice, ici il n'y a même plus besoin d'accord : les arômes se succèdent, se superposent, et sollicitent sans cesse l'esprit. » Cette complexité aromatique ne peut, selon elle, être atteinte dans les vins effervescents que par de longs vieillissements sur lattes. Il n'existe pas d'autre voie pour parvenir à une telle profondeur.
Crédits photos à Rémy Wafflart.
Entre patience et timing : l'art de révéler chaque cuvée
En réalité, cela relève avant tout du travail des élaborateurs. Entre l'image d'Épinal de dégustations rituelles tous les six mois et la réalité du terrain, il y a parfois un écart. La dimension économique impose ses contraintes : certains millésimes doivent être disponibles pour répondre à la demande, même si le vin n'a pas encore atteint son plein potentiel. À l'inverse, certaines bouteilles restent plus longtemps en cave que prévu, faute de débouchés immédiats.
Objectivement, les élaborateurs savent généralement quand un vin est prêt. Lorsqu'ils le peuvent, ils privilégient une mise en marché au moment optimal. C'est là que l'expérience et la maîtrise technique se rejoignent.
Le vieillissement sur lattes : un atout unique à valoriser
La Champagne bénéficie d'un terroir offrant une base exceptionnelle : acidité élevée, tension marquée et grande longueur en bouche. Ces fondations permettent d'élaborer des vins de garde capables de vieillir plusieurs décennies.
Le véritable atout de la Champagne, encore peu exploité ailleurs, réside dans le vieillissement sur lattes. Un champagne de 2012 illustre bien ce potentiel, tandis qu'il est difficile de citer un crémant de la même année ayant atteint une telle maturité. Si d'autres régions produisent des bulles — crémants, Franciacorta, vins sud-africains ou californiens — peu exploitent un long vieillissement sur latte, porteurs de profondeur et de complexité.
Il est essentiel de valoriser ce levier. La qualité des vins de base est telle qu'il serait dommage de ne pas en tirer pleinement parti. La Champagne a tout intérêt à jouer cette carte : raconter le temps, l'histoire et l'expérience. Lorsque la richesse aromatique atteint ce niveau, le vin bascule dans l'émotion, offrant un formidable terrain de narration où chaque élaborateur peut transmettre son histoire.

